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Déconstruire la pensée religieuse dans le contexte sénégalais

 

Pour tout mouvement, quelle que soit sa nature, il y a un temps d’arrêt, de pause et de questionnement qui marque une tournure des événements pour le meilleur et pour le pire. C’est l’inévitable loi de la nature. Et cette étape, appelons-la déconstruction, est condamnée à se heurter aux caprices des gardiens du temple, puisque toute initiative de ce genre, interpelle inéluctablement les us, coutumes et valeurs de la société. Nous essayerons à travers ces lignes de définir le terme de déconstruction du point de vue de la pensée islamique, puis analyser son processus et ses combinaisons avec la société, notamment sénégalaise.

Tadjdid ou déconstruire

Si nous nous permettons d’emprunter le terme  »reconstruction » qui était donné par le traducteur de l’essai philosophique de Muhammad Iqbal intitulé  »Tadjdīd-l-fikr al dīnī » ou reconstruire la pensée islamique, il serait vraisemblablement acceptable. Cependant, la rigueur scientifique nous impose d’analyser le mot arabe « tadjdīd » puisque c’est le terme usuel dans la pensée islamique.

Le terme « tadjdīd » vient du mot « djadīd » qui signifie nouveau, et tadjdīd signifie littéralement « revivification », rénovation », « renouvellement » « rajeunissement » ou, dans un sens plus profond, modernisation. L’idée de déconstruire la pensée religieuse en islam est tirée d’un hadith où le prophète SAW dit :

(إِنَّ اللَّهَ يَبْعَثُ لِهَذِهِ الْأُمَّةِ عَلَى رَأْسِ كُلِّ مِائَةِ سَنَةٍ مَنْ يُجَدِّدُ لَهَا دِينَهَا…)

« Qu’Allah le Très Haut envoie à cette communauté, au début de chaque siècle une personne qui revivifie la religion …« Ce texte prophétique nous renseigne entre autres que  :

Tout n’est pas dit ;

C-haque génération est responsable du processus d’accommodement entre les nouveautés de son temps et les principes intrinsèques de l’islam ;

Nul n’est tenu de reprendre à la lettre, les commentaires circonstanciés des érudits. En effet, l’éminent théologien malékite Al Qarrafi (1226-1285) disait : « la fixation catégorique sur les textes des anciens est un égarement dans la religion, et une ignorance viscérale de la méthodologie scientifique des érudits musulmans et les anciens pieux . »

En effet, ce processus cyclique de Tadjdid s’explique par ce qui suit : toute idée, opinion, principe ou dogme commence sous forme de valeurs abstraites. Puis, elle est personnifiée à travers les hommes qui l’incarnent. Ensuite, elle se transforme en des institutions qui demeurent sous l’emprise des hommes. Cette emprise humaine sur ce qui était jadis des valeurs intimes la surcharge, l’étouffe et par conséquent elle devient un fardeau sur l’âme. Celle-ci étouffée, elle cherche une alternative. Et pour l’islam, l’alternative c’est de revenir à la source, à savoir le Coran et la Sunna. On la dépouille de toute emprise ou interprétation humaine pouvant obstruer la conscience de l’homme. Ainsi reprend-on la démarche en prenant en compte les conditions factuelles du temps et de l’espace.

Toutefois, le processus de déconstruction peut être un travail de plusieurs personnes où chacun excelle dans son domaine en apportant les touches nécessaires pour revigorer les données scientifiques liées à la religion et son entendement.

L’étendue de renouvellement

D’abord, il est nécessaire de distinguer, dans le champ religieux, entre le divin et l’humain ; le sacré et le temporel ; l’écriture et la lecture ; la révélation et l’histoire. Entre la Sharia constituée du Coran et de la Sunna et la jurisprudence constituée en principe par les différents avis des érudits musulmans. L’écriture, c’est ce qui vient de Dieu et la lecture est celle qu’on en fait, émanant absolument de l’homme.

Pour illustrer cette différence entre ce qui découle du divin de ce qui découle de l’humain nous pouvons rappeler, à titre d’exemple, les conseils du Prophète SAW lorsqu’il envoya ses hommes en campagne, il dit à celui qu’il avait désigné pour être leur chef    :

« وإذا حاصرت أهل حصن فأرادوك أن تنزلهم على حكم الله فلا تنزلهم على حكم الله ولكن أنزلهم على حكمك فإنك لا تدري أتصيب حكم الله فيهم أم لا »

« Et si tu assièges les gens d’une place fortifiée et qu’ils te demandent d’accepter leur reddition selon le jugement de Dieu, alors ne leur dis pas de se rendre selon le jugement de Dieu, mais dis-leur de se rendre selon ton propre jugement, car tu ne sais pas si tu atteindras le hukm de Dieu à leur sujet ou pas » (Muslim, 1731). Dans ce hadith il y a une distinction nette entre le jugement de Dieu  (حكم الله )et le jugement émanant de l’Homme (حكمك) . Le premier est constant tandis que le second est relatif.

Mieux encore, le 2ème Calife bien guidé, Omar Ibn Khattab, lorsqu’un jour il dicta un décret à son secrétaire, celui-ci signa à la fin : ceci est le jugement d’Allah. Omar le rectifia sitôt et dit : « écris ! Ceci est l’avis de Omar, s’il est juste c’est par la grâce d’Allah… » C’est pour dire que les domaines du renouvellement sont toutes les questions d’ordre théologique ou pratique n’ayant pas comme base des textes authentiques aux significations absolues. Autrement dit, les normes basées sur des textes dont l’authenticité est contestable ou la signification est conjoncturelle peuvent faire l’objet de révision. De même, que toutes les normes juridico-islamiques basées sur la tradition (العرف) ,l’intérêt général (المصلحة), le temps et l’espace(الزمان والمكان), peuvent être revues par des savants ayant autorité en la matière.

Que faut-il déconstruire au Sénégal ?!

Dans le contexte sénégalais où la société subit une mutation profonde, à la croisée des chemins entre l’Orient et l’Occident. Une société prise en otage entre « les idées figées mortes et celles occidentales dévastatrices«  pour reprendre Malick Bennabi, il urge de préciser les éléments à déconstruire que sont les suivants :

1- Le discours : il faut, d’abord, se départir du discours archaïque, jouant uniquement sur la fibre émotionnelle. De même que celui tendant à raconter des histoires extraordinaires à un public new-génération habitué aux fantaisies de Superman, Batman et tout le produit hollywoodien. De même que les discours « prêt à porter » colportés d’ailleurs doivent passer au crible du made-in-Sénégal suivant le principe juridico-islamique de contextualiser les textes (Al waqi’). Donc, il faut un discours religieux avec une dose nationale et non transnationale.

2- La méthode : l’on a toujours usé des vieilles méthodes dans la transmission du savoir religieux. Il faut dorénavant tirer profit des données actuelles et réadapter l’enseignement religieux aux réalités du temps, de manière à satisfaire entièrement l’enfant sénégalais de confession musulmane. Citons ici la démarche salutaire de nos gouvernants en vue de moderniser les daaras.

3- Oser dénoncer les imposteurs, qui se dressent dans la peau des religieux, en faisant le culte du personnage. Tariq Ramadan avait parlé du business religieux lors de son passage sur un plateau de télévision sénégalaise. Tout compte fait, cette démarche de dénonciation doit se faire dans la sagesse et suivant les enseignements de l’islam.

4- In fine, dissiper les éléments de la négritude dans la sphère islamique. Autrement dit, l’islam noir qui tend à mélanger religion et tradition, fétiche et bénédiction, marabout (maître coranique) et féticheur, folklore et culte islamique. Bref, combattre toutes ces anomalies attribuées à l’islam et qui se sont normalisées au fil du temps.

En effet, l’on peut concevoir la reconstruction de ces éléments à travers les paroles du le prophète (SAW) lorsqu’il dit  :

  «يحمل هذا العلم من كل خلف عدوله ينفون عنه تحريف الغالين وانتحال المبطلين وتأويل الجاهلين»

((Cette science sera prise en charge dans chaque génération par des gens de confiance, ils la débarrasseront de la déformation des extrémistes, de l’usurpation des négateurs et l’interprétation des ignorants)).

On entend par ce texte authentique la responsabilité des gens ayant autorité en la matière de réformer les éléments cités plus haut, à savoir le discours, la méthode et dénoncer les imposteurs qui se mettent dans la peau des religieux.

Le pari de la réforme

Tout compte fait, ce pari de de revivification n’est pas sans prix, car les gardiens du temple sont aux aguets. L’on apprend à travers les méandres de l’histoire que les réformateurs ont toujours été mal compris par leurs sociétés. Et celles-ci s’accrochaient mordicus à l’argument fatal qui est la sacralité de l’héritage des anciens. En effet, le Coran nous rappelle ce refrain des gens de la Mecque qui, en réfutant l’avénement de l’islam, disaient :  » Nous avons trouvé nos ancêtres sur une religion et nous suivons leurs traces ». Ce sera le même procédé avec les « templiers sénégalais ». Des campagnes de diabolisation, des tentatives d’intimidation et, parfois, l’instrumentalisation de la machine judiciaire, seront mis en branle pour faire taire les bouches qui avertissent. Et l’on a beau étouffer les idées récalcitrantes mais celles-ci transcenderont le temps et inspireront des générations.  Toujours est-il que la vérité, pour ne pas dire le progrès, finira par triompher, parce que armée de patience et de constance.

Conclusion

Déconstruire la pensée islamique consiste à combiner tradition et modernité. Il ne s’agit pas de bouleverser le sacré au profit du temporel. Mais une libération du sacré du poids causé par le temps. Déconstruire, c’est en quelque sorte construire le pont entre tradition et modernité, révélation et raison.

 

Ahmed Lamine Athie

Kuwait University

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Ahmed Lamine Athie

باحث في السياسة الشرعية - جامعة الكويت- Doctorant chercheur en droit public - Kuwait University

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